Forum du patrimoine, présentation de Frise ta ville

Forum du Patrimoine, le 15 septembre 2020
Sur le thème Patrimoine et éducation, apprendre pour la vie
Invitation du service Patrimoine de la mairie d’Avignon
Présentation de l’idée d’ensemble Frise ta ville, de l’exposition à Forbin vers ses dérivés en cours et à venir
Plénière le matin et tenue d’atelier de paroles l’après-midi

Ecoles musées quelles autres cognitions possibles ?

Frise ta ville, une possibilité

Azoulai Emilie, Chargée de projet Les Patrimômes

 

Bonjour,

Je suis Emilie Azoulai, la chargée de projets de l’association Les Patrimômes, j’ai été conviée pour vous présenter le travail conduit au sein de cette association, travail que je vais aborder aujourd’hui sous l’angle écoles/ musées quelles autres cognitions possibles ?

Je dis « Autres » car il y a déjà bien évidemment des dispositifs mis en place sur le territoire, je pense par exemple à « la classe, l’œuvre » du côté de l’éducation nationale qui consiste en un rapprochement d’un enseignant et sa classe avec un service de musée afin de zoomer sur une œuvre que la classe réinvestira hors du musée. On remarque ici que la mise en place de cette action repose pleinement sur le bon vouloir de l’enseignant qui se doit d’être à l’origine de la réalisation du projet. On parlera ici plutôt « d’invitation à » que de réel dispositif effectif et déjà opérationnel, à la différence du périscolaire par exemple. Avec le périscolaire, dans ce cas précis le mot dispositif est effectif, il y a bien des canaux administratifs existants qui gèrent un agenda de présences d’élèves dans les musées. Bien que nous soyons sur un temps périscolaire on remarquera que nous sommes ici bien en lien avec le milieu scolaire puisque les enfants sont pris en charge au moment où ils sont « écoliers ». Néanmoins par essence l’enseignant est ici écarté de ce temps d’apprentissage qui du coup aura un faible écho au sein de la classe, seulement si un élève restitue une information acquise et que l’enseignant s’en empare. Ces deux exemples parmi d’autres nous permettent de saisir quelques enjeux, comme l’accessibilité et la facilité de la mise en place ou encore l’écho pédagogique potentiellement délivré.

On peut ajouter à ce point de départ quelques autres questions comme par exemple comment mettre en présence un enseignant et sa classe de CM2 devant une œuvre du musée Lapidaire qui par essence ne concerne pas le programme scolaire du dit niveau ? En d’autres termes comment travailler de manière plus transversale, sans zoomer sur une période, une œuvre ? Comment faire du lien avec les programmes scolaires des niveaux inférieurs et supérieurs ? Ce sont des points que le travail mis en place au sein des Patrimômes visent à questionner.

Je vais vous présenter succinctement l’association, ses enjeux et postulats de travail.

Je vous présenterai ensuite plus particulièrement le Projet Frise ta ville, qui est le dernier bébé né de l’association. Je vous expliquerai en quoi il est un déroulement d’idées et le fruit d’une réflexion à la suite d’actions précédentes, une méthode plus qu’une action.

Nous parlerons aussi de ce qui se passe depuis frise ta ville, car cette idée a actuellement des prolongements

Enfin nous conclurons en nous questionnant sur notre positionnement dans cette profession.

 

 

Les Patrimômes, enjeux et postulats

Nous sommes une association 1901 de type classique, créée en 2012, voilà 9 ans que nous sommes sur le territoire. Nous sommes identifiés comme agents socio-culturels sur le territoire de la ville d’Avignon. Nos actions prennent place sous le cahier des charges des missions de la politique de la ville[1] sur les quartiers prioritaires, et nos actions sont construites afin de mettre en place la charte EAC[2] auprès des 6/12 ans qui sont le cœur principal de notre public.

Dans le cadre de mon travail de chargée de projets je construis des actions, travaille les contenus, les orientations pédagogiques, trouve les bons partenaires, les publics intéressés et dans certains cas les financements pour réaliser l’action. Je suis amenée à créer les supports pédagogiques qui seront utilisés par les participants, il se dit que ces supports doivent être ludiques, je préfère le mot digeste.

L’association s’est paré l’an dernier d’un agrément éducation nationale, ce qui ne veut pas dire que nous sommes de la maison, mais que la maison reconnait l’intérêt de notre travail au niveau du rectorat.

Je dois préciser un point, bien que mon poste soit chargée de projet, donc de construire et de conduire la réalisation de projet il n’est pas rare que je sois passée du statut de celui qui « emmène » à celui qui doit se montrer « accompagnant ». Je m’explique, de nombreuses fois des musées m’ont répondu « pas de médiation ce jour », ou « nous ne travaillons pas sur ce sujet-là », ou simplement « ici les visites se font en autonomie. » C’est comme ça que j’ai été confronté concrètement à la médiation est au terrain, face au public et non avec. On pourrait y voir une sorte de descente de rôle, mais ce n’est pas ce que j’ai ressenti ou retenu. Ce face public m’a permis de mieux saisir les besoins et les possibilités en lien direct avec le récepteur. Le récepteur, le public, c’est central chez Les Patrimômes. C’est de LUI dont il s’agit et c’est pour lui que l’on travaille.

Les projets et actions mis en place sont polymorphes et variés néanmoins un postulat important se retrouve dans les projets qui retiennent aujourd’hui encore mon attention. Le culturel et la patrimonial oui, mais comme pont entre la vie et le scolaire. Il y a plusieurs temps d’éducation sur la vie d’un enfant, l’informel à la maison, la télé, le formel à l’école, les programmes scolaires et le non formel dont nous faisons tous partis, asso, musées, bibliothèques etc. Dans mon travail je vise un croisement des compétences. Prenons l’exemple du projet Géo Fab Lab : point de départ la géométrie (compétence scolaire formelle positionnée ici sur temps non formel en centre de loisirs) objectif final la création d’une sculpture à la découpe laser en fab lab avec un artiste. Dans le courant de l’année nous sommes aussi aller à la Fondation Vasarely, le muséal fait souvent partie des parcours proposés. Nous sommes bien ici dans une application EAC typique mais qui prend sa source dans une compétence scolaire, la géométrie. La durée du projet, une année scolaire, a tiré la thématique vers l’informel, le personnel, où les enfants n’ont eu de cesse de repérer des motifs géométriques partout tout autour d’eux, tissus, architecture etc.

Dernier point sur ce travail associatif, on parle souvent de territorialisation, on entend territoire et on peut penser que c’est une question de géographie. En réalité c’est aussi et surtout une question de temps. Être présents d’année en année, les voir grandir, voir les fratries, rencontrer parfois les mamans c’est aussi ça un travail de pont culturel.

 

Frise ta ville, une synergie d’expériences et de possibilités

L’action conduite avec Frise ta ville est un déroulement et un croisement d’idées, de projets déjà réalisées, de constatations et de questionnements de terrain.

Il y a quelques années nous avons réalisé Tu vois le tableau ? qui consistait à pasticher des tableaux célèbres en se costumant et en se prenant pour. Ce travail « joyeux » fut surtout l’occasion de faire de la mise en perspective historique et donc de l’apparition de sens, en lien avec les programmes. Pourquoi le victorieux Charles VII de Fouquet nous semble si modeste à coté du Louis XIV de Rigaud ? Pourquoi un personnage aussi insignifiant que le fifre de Manet a lui aussi un portrait en pied ?  J’ai pu observer ces apparitions de sens et le raccrochage des idées aux connaissances des enfants, puisées dans les compétences historiques scolaires. Ça m’a paru assez intéressant à exploiter.

J’ai eu envie de prolonger cette façon de travailler en créant le support pédagogique l’Art en frise, projet qui a pas mal tourné sur le territoire. Il s’agit de reconstruire la chronologie de la préhistoire à aujourd’hui en insérant des références culturelles dans une frise, le tout autour de trois thèmes, l’Architecture, les inventions et les représentations picturales. Ici je teste la traversée temporelle autour d’un fil conducteur thématique et je constate que les participants, tant en position d’élèves que d’inscrits en centres de loisirs, l’utilisent avec succès. Ils sont au début en situation de difficulté mais arrivent à la dépasser par déduction logique. Je me dis que je tiens là une idée à la fois simple et efficace en termes de support pédagogique. Mais je me rends aussi compte qu’insérer une sortie muséale dans un projet à l’approche englobante comme ici est à la fois réducteur et inapproprié. Quelle période illustrer ? sur quel prétexte ?  Où sortir ? C’est surement à ce moment-là que la graine de frise ta ville a germé dans ma tête sans que je m’en rende compte. Il manquait un outil muséal globalisant à destination des apprentissages. Et à bien y regarder, ce genre de lieu n’existe d’ailleurs nulle part non plus. Et pourtant…

Frise ta ville est donc une combinaison des deux savoir-faire suscités mais adapté sous forme d’exposition pédagogique à partir de fonds muséaux locaux. L’idée est sensiblement la même qu’au départ, la reconstitution chronologique, l’association d’œuvres, avec la territorialisation et la patrimonialisation en plus. Il se trouve que la Fondation Calvet était partenaire des deux premiers projets cités, naturellement nous nous sommes tournés vers eux pour un partenariat à l’Hôtel de Forbin le Barben et pour extraire un corpus d’œuvres à numériser au sein des musées municipaux. Il semblait aussi utile de créer une exposition, un évènement, afin d’optimiser l’agrément éducation nationale et toucher plus d’enseignants et d’élèves. L’exposition se visitait à travers trois thèmes possibles : L’écriture, qui écrit et dans quel but ? L’autorité, qui dirige et comment ? et enfin le mouvement, comment représenter une action qui se déroule.

Je vous propose de visionner une vidéo de ce qui s’est passé à l’hôtel de Forbin pendant 8 semaines.

https://www.youtube.com/watch?v=5I5ltHUBHDc

Nous avons accueilli 600 scolaires pour 750 enfants présents au total. Alors je ne saurai dire si c’est beaucoup ou peu, je constate que même si c’était une première pour nous l’agenda était plein, chaque proposition de créneau remplie. Pourtant nous ne sommes pas identifiés sur le territoire comme créateurs d’évènement et de RDV culturel, un risque était donc présent. Présenter des œuvres numérisées, visibles dans des musées accessibles à moins de 200m pour certains, peut aussi sembler audacieux et risqué mais la portée de la proposition pédagogique valait la peine de faire ce test. Visiblement il s’est avéré concluant, sur le plan des SIC[3] en tout cas. Pour les SE[4] ça reste en cours d’analyse.

Justement du point de vue des SIC comment définir l’objet culturel Frise ta ville ? de quoi s’agit-il ? ne sommes-nous pas en présence de quelque chose qui s’approche de l’ADN d’un centre d’interprétation ? Frise ta ville présente un patrimoine large et étendu, réuni en un lieu. Nous avons là un espace muséographique du moins expographique. Forbin devient alors un lieu dédié à la pédagogie et l’explicitation, avec un propos dirigé vers le public pour le faire réagir et des interactions entre l’exposition et le visiteur. Les fondamentaux du centre d’interprétation sont bien là, on notera quelques spécificités. Nous sommes ici en présence de fonds muséaux et non du patrimoine bâti ou naturel, ce qui est généralement le cas. Il s’agit plus d’un objet de médiation que d’une exposition en soi, voire d’une méthode plus que d’un évènement.  

Pour terminer sur l’aspect SIC avec Frise ta ville je précise qu’il s’agit d’une Recherche Action. Je résume succinctement, une recherche action c’est en 5 étapes, 1/ je repère « un nœud », étape 2 je prépare un plan pour le « desserrer », 3 je réalise le projet je collecte les infos, étape 4 j’analyse ces informations et étape 5, vous en êtes aujourd’hui, je partage avec des professionnels mes questionnements et résultats.

Alors oui, je repère un nœud, quelque que chose de « serré » que je vise non pas à dénouer mais à « détendre ». Et ici l’enjeu est double. En ce qui me concerne directement j’ai ressenti ce manque d’outil pédagogique globalisant à portée de main lors du projet l’Art en frise. Frise ta ville peut répondre à cette attente. Mais il y aussi une observation extérieure, par expérience et connaissance du terrain je sais que les enseignants lors de sorties culturelles ne fréquentent pas beaucoup les musées des beaux-arts et autres musées « classiques ». Ce n’est pas le sujet aujourd’hui mais c’est une vraie question qui mérite une attention particulière. Ce sont pourtant bien ces enseignants que je souhaite attirer avec des versions numérisées de ces musées qu’ils ne fréquentent pas vraiment. Je vous ai dit que c’était risqué !

Et du point de vue des SE de quoi s’agit-il ici ? Alors bien sûr il y a l’aspect évident de la pertinence de la chronologie. Elle permet de dépasser les niveaux des programmes scolaires. Il s’agit ici pour le visiteur d’être actif, c’est une approche constructive de la chronologie. Elle permet de mettre en évidence les paradigmes historiques et les périodes de transitions. Tous ces aspects-là sont visibles assez rapidement. Pourtant il y a quelque chose de plus discret, et finalement de plus important à remarquer. Cette vision d’ensemble ? ce temps de rassemblement des idées et des connaissances ? c’est la mission de qui ? c’est quand que ça se passe ? Où ? L’éducation nationale fonctionne en système de niveaux de classes avec programmes attribués. Ce n’est donc visiblement pas son rôle. Le musée travaille sur son fonds muséal sur les spécificités qui le concernent et le caractérisent. Ce n’est donc pas son rôle non plus. Alors que reste-t-il ? La famille, le temps informel, et nous savons tous que là se jouent des inégalités.

Pour conclure sur la frise périodique traversée par des thèmes conducteurs, il est appréciable qu’elle nous amène à observer une certaine continuité culturelle. Par exemple, « les Hommes ont écrit pour…. ». La spécificité de l’époque est dans le « pour …. » , la continuité dans les « homme ont écrit ». Cette manière d’aborder les références culturelles et artistiques nous amène à la sensation de dénominateur commun, l’exemple de l’écriture est particulièrement parlant.

Et depuis ?

 

Depuis Frise ta ville à Forbin il y eu d’autres dérivés du projet autour de ce corpus d’œuvres.

Cet été en juillet a eu lieu Frise ta ville, Exploration estivale dans le cadre des Vacances apprenantes, dispositif national porté par la mairie. Les ALSH venus à Forbin sont cette fois sollicités pour une semaine de sorties dans les 4 musées municipaux afin de voir in situ les œuvres du corpus de Frise ta ville. Le corpus d’œuvres a d’ailleurs été étendu afin d’enrichir le temps de visite ici décuplé. Un livret pédagogique personnel a été créé afin d’accompagner les visites, fourni avec matériels et pochette personnels afin de respecter le protocole corona en cours. Dans ce livret pédagogique on retrouve le principe de la frise chrono et du thème conducteur pour la traverser. Le thème de l’écriture est ici repris.

Il y a une deuxième formule en cours de Frise ta ville en tant qu’exposition et objet pédagogique. Le corpus numérisé, les œuvres sur PVC qui étaient à Forbin donc, sont aujourd’hui exposées à l’école primaire de Monclar, elles y resteront tout au long de l’année. Ce projet d’établissement se déroule dans cadre du LabCARDIE, cellule de recherche de l’éducation nationale. Que vont faire les enseignants avec les œuvres ? Vont-ils s’en emparer pour les insérer à leurs séquences de travail ? Comment ? auront-ils envie d’aller en voir une particulièrement au musée ? Toutes ces choses seront observées et analysées afin de mieux connaitre l’enseignant, ses besoins face à une œuvre ainsi que l’impact de la présence d’œuvres en milieu scolaire. Toute cette partie est à peine en cours de démarrage aussi je ne suis pas en mesure de vous en dire plus à ce stade.

 

Pour conclure

Je voudrais que l’on se questionne, sans y répondre ici bien entendu, mais que l’on se questionne personnellement. Pourquoi est ce que l’on fait ce travail autour des enjeux de la médiation ? qu’est ce qui nous motive particulièrement ? C’est important que l’on cerne ce que l’on vise à transmettre, est-ce de l’informations ? de la motivation ? de l’intérêt pour ?  

Sur le plan des SIC et des divers enjeux patrimoniaux qui en découlent, je dirai que la question qui me concerne le plus est celle du visiteur de demain. Que puis-je et dois-je semer aujourd’hui pour favoriser un visiteur de demain parmi ces enfants que j’ai la chance d’avoir en projet ? Qu’est ce que je peux mettre en place pour créer un terrain favorable ? Alors bien entendu malgré les 9 années de présence sur le terrain c’est encore trop tôt pour voir ou avoir un résultat, le facteur temps sera ici essentiel, mais néanmoins j’y pense et ça m’intéresse.

Sur le plan des enjeux SE je dirai que ce qui m’intéresse c’est la question du message implicite au-delà du contenu pédagogique. Qu’est ce que j’ai envie de leur dire, de leur faire comprendre ? Je pense que là, 9 années sont assez pour avoir une petite idée de ce qui me stimule. Il me semble que c’est certainement de leur faire comprendre qu’ils sont capables, de leur faire réaliser qu’ils sont riches de connaissances à réinvestir, que c’est à leur portée et qu’ils réussissent ! Au début d’un projet Les Patrimômes ils ont l’impression que c’est dur et que ça ne les intéresse pas et à la fin ils réussissent et sentent l’intérêt de ce qu’ils ont réussi. C’est ça que je vise.

Je vous remercie de m’avoir écoutée.

 

[1] Ancien CUCS Contrat urbain de cohésion sociale

[2] EAC Education Artistique et Culturelle

[3] Sciences de l’information et de la communication, le milieu muséal, les évènements culturels relèvent de cette branche de recherche.

[4] SE sciences de l’éducation.